L’odorat, les odeurs, longtemps négligés par les scientifiques, les intéresse aujourd’hui beaucoup. Dès les années 80, j’ai fait partie des premiers chercheurs à montrer toute leur importance dans la vie sociale, affective, la médecine, la mémoire, l’imagination.

Aujourd’hui, l’engouement pour un sens qui apparaissait « animal », « inférieur » s’étend aux industriels et au grand public. Comment les odeurs interviennent-elles dans nos relations personnelles ? Peuvent-elles nous inciter à l’achat ? Peuvent-elles nous permettre de conserver nos souvenirs ?

Cette fascination pour l’odorat et les odeurs est un véritable phénomène de société et nous le voyons bien avec le développement du marketing olfactif, les réveils qui diffusent des parfums le matin, les flacons qui gardent les odeurs des êtres disparus… Annick Le Guérer

Annick Le Guérer vous invite à cheminer selon les principales thématiques et les articles liés. Un voyage olfactif au coeur du sentir et du ressentir, tout en mémoire, émotions, répulsions ou attirances et …surprises.

Annick Le Guérer invites you to explore the main themes and related articles. An olfactory journey to the heart of smelling and feeling, full of memories, emotions, repulsions or attractions and…surprises.

MEMOIRE : « MA MADELEINE » PERSONNELLE

« Parmi les odeurs qui comptent le plus pour moi, il y a celle des noix ». Annick Le Guérer

Le NEZ des médecins, des philosophes, des psychiatres et des psychanalystes

The NOSE of doctors, philosophers, psychiatrists, and psychoanalysts

Contrairement aux médecins qui pendant des siècles se sont servis de leur odorat pour diagnostiquer les maladies (« Le médecin doit être l’homme aux narines bien mouchées », affirmait Hippocrate), la plupart des philosophes, des psychiatres et des psychanalystes ont eu sur ce sens un regard négatif. Très lié à la sexualité, il a été  considéré comme animal, inapte à la connaissance et contraire à la civilisation. Quelques philosophes, psychiatres et psychanalystes  comme Nietzsche, Sandor Ferenczi, Hubertus Tellenbach se sont insurgés contre ce discrédit et ont mis en évidence toutes les potentialités de ce sens.

Le parfum,  depuis l’Antiquité jusqu’à Pasteur, était un médicament qui protégeait des maladies et des épidémies, de la peste en particulier (« empester » ne signifie-t-il pas : dégager de mauvaises odeurs ?). Aujourd’hui les parfums rentrent à nouveau dans le domaine de la santé (cf l’hôpital de Garches où l’on rééduque les malades sortis d’un coma pour leur redonner du langage en leur faisant sentir des odeurs). 

  • Olfaction et Connaissance. Contrairement à Nietzsche qui déclarait « Tout mon génie est dans mes narines », la majorité des philosophes ont considéré l’odorat comme un sens impropre à la connaissance. Un point de vue qui commence aujourd’hui à être infirmé.
  • Les philosophes ont-ils un nez? Pour beaucoup de philosophes, l’odorat est un sens du besoin, primitif, archaïque, davantage au service du plaisir sensuel que de la connaissance et incapable de donner naissance à un art. Platon et Aristote estiment, par exemple, qu’il procure des plaisirs moins purs, moins nobles, que la vue et l’ouïe, Kant le juge inutile et ingrat, Hegel et Bergson l’excluent de la sphère esthétique. Pour réhabiliter l’odorat, Nietzsche  choisit d’exalter son animalité.

Dans la tradition des philosophes et de Darwin, les psychiatres ont considéré  l’odorat  comme un sens animal et dangereux pour la société. Le fondateur de la psychanalyse aura le même point de vue. L’effacement de ce sens était nécessaire au développement de la civilisation. Selon lui,  nos lointains ancêtres avaient un odorat très développé quand ils marchaient à quatre pattes (ayant le nez plus près du sol), mais ensuite, quand  ils se sont  redressés, l’odorat s’est effacé, ce qui a permis le développement de la famille. Néanmoins, Freud ajoutait que cet effacement de l’odorat avait lésé notre aptitude au bonheur.

The psychoanalyst’s nose L’histoire de l’odorat dans la psychanalyse porte le sceau originaire du refoulement

9782701132464FS

L’Odorat, un sixième sens ? in A fleur de peau, Paris, Belin, 2003. Mais c’est précisément parce que notre odorat est proche du flair animal qu’il est particulièrement intéressant. Cela le rend apte à la saisie de données extrêmement fines, prérationnelles, celles de l’indicible qui se dégage d’un être, d’une chose, d’un lieu, d’une situation. Ce sens, pauvre en vocabulaire propre, établit un rapport fusionnel avec le monde et livre non seulement les substances mais aussi les ambiances, les climats, les vécus existentiels. Pour Nietzsche, par exemple, le « flair » est un véritable instrument d’investigation psychologique et morale. Ses liens avec l’instinct en font l’arme du psychologue qui se guide de façon intuitive et dont l’art ne consiste pas à raisonner mais à subodorer. L’importance de ce « flair » prélinguistique n’a pas échappé à certains psychiatres et psychanalystes. Le cas de malades qui répandent, lorsqu’ils sont dans un état de fureur refoulée, des odeurs très désagréables à la manière de certains animaux, sur la défensive, leur a montré toute l’importance sémiotique des odeurs. Elles peuvent évoquer, à la place des mots, des sentiments soustraits à la communication sociale. Au-delà de sa fonction première, l’odorat assume celle d’un « sixième sens » : celui de la connaissance intuitive dont rend compte le langage courant ( « avoir du nez »,  » bien sentir les choses »). L’Odorat, un sixième sens ?  C’est précisément parce que notre odorat est proche du flair animal qu’il est particulièrement intéressant…==>LIRE L’INTEGRALITE

LES PARFUMS THERAPEUTIQUES

THERAPEUTIC PERFUMES

Si le parfum continue de nous fasciner malgré une certaine banalisation, due à la surabondance des lancements (plus de 2000 par an), c’est parce qu’il a joué pendant des siècles  un rôle capital dans la vie des humains. C’était le principal médicament. Après une longue éclipse, il entre à nouveau dans les hôpitaux. 
If perfume continues to fascinate us despite a certain trivialization due to the overabundance of new launches (more than 2,000 per year), it is because it played a vital role in human life for centuries. It was the primary medicine. After a long period of obscurity, it is once again finding its way into hospitals.

L’ODORAT : AN INVISIBLE CODE

SENSE OF SMELL : AN INVISIBLE CODE

Les odeurs recèlent un mystère indicible : éthérées, invisibles et omniprésentes, elles n’en sont pas moins capables de toucher toute la palette des émotions humaines. Le parfum est plus qu’une simple perception ; c’est une manière d’appréhender et de digérer le mot…

Odors are fraught with ineffable mystery: ethereal, invisible and all-pervading, yet able to strike to the entire register of human emotions. Scent is more than mere perception; it is a way to apprehend the word and to digest it…..

NOUVELLE ERE OLFACTIVE

L’odorat réhabilité et la reconnaissance par l’Unesco

NEW OLFACTORY ERA

The sense of smell rehabilitated and recognized by UNESCO

Loin d’être «le luxe le plus inutile de tous», comme l’affirmait le naturaliste latin Pline l’Ancien, le parfum est révélateur de la société qui le produit. Il en reflète les valeurs, les problèmes, les évolutions (…) Il est entré dans la modernité et a acquis le statut d’œuvre d’art, pour certains du moins, grâce à la synthèse.  Annick Le Guérer
Far from being “the most useless luxury of all,” as the Roman naturalist Pliny the Elder claimed, perfume reveals the society that produces it. It reflects its values, its problems, its evolutions… It entered modernity and acquired the status of a work of art, for some at least, thanks to synthesis. Annick Le Guérer

ODEURS, PARFUMS & MEMOIRE

Pour le meilleur et pour le pire

SMELLS, PERFUMES & MEMORY

For better or for worse

(…) Il n’a a pas de matière plus propice que l’odeur au travail de l’imaginaire. Bachelard la qualifiait de « détail immense » et de mémoire ; elle est le support du souvenir et de la rêverie. (…)

(…) There is no substance more conducive to the work of the imagination than smell. Bachelard described it as an “immense detail” and a memory; it is the support of recollection and reverie. (…)

LE PARFUM : Divinités, Sainteté, rôle pacificateur

PERFUME : Deities, Holiness, peacemaking role

«Le parfum, de « per fumum » : « qui s’élève à travers la fumée», a toujours été lié à l’amour et, tout d’abord, à l’amour divin. Les fumigations aromatiques qui s’élèvent des autels vers les cieux sont faites pour établir entre les humains et les puissances surnaturelles, une communication verticale, porteuse d’amour.  Annick le Guérer.

“Perfume, from ‘per fumum’: ‘that which rises through smoke,’ has always been linked to love and, first and foremost, to divine love. The aromatic fumigations that rise from altars to the heavens are meant to establish a vertical communication, imbued with love, between humans and supernatural powers.” – Annick le Guérer

(…) On sait l’importance accordée à l’évocation des odeurs du Christ, à celle de sainteté, au rite de l’encensement au cours du Moyen Age. Alain Corbin – Le Monde 2005

(…) C’est Yahvé lui-même, selon l’Ancien Testament, qui donne à Moïse la formule du parfum sacré, brûlé en offrande sur l’autel, et celle de l’huile d’onction sainte dont sont oints le tabernacle et l’Arche d’Alliance. Quant à Mahomet, même s’il ne donne pas de recettes de parfum pour communiquer avec lui, il affirme que le parfum a été avec les femmes et la prière, ce qui lui a été le plus précieux sur terre. Annick Le Guérer

LES INGREDIENTS ANIMAUX EN PARFUMERIE

ANIMAL INGREDIENTS IN PERFUMERY

Quatre sécrétions animales odorantes ont joué un grand rôle en parfumerie : le musc, le castoréum, la civette et l’ambre.

Le musc provient d’une sorte de chevreuil très primitif, le chevrotain porte-musc, vivant sur les hauts plateaux boisés de l’Himalaya, du Tibet, de l’Afghanistan, du Viêt-nam, du Népal, du sud de l’Inde, de la Mandchourie, de la Mongolie et de la Sibérie. Une glande abdominale, située sous la peau du mâle, entre le nombril et les organes sexuels, produit une sécrétion liquide qui, en décembre, pendant la période du rut, se transforme en grains ayant la texture du café moulu. L’odeur fécale et de sang est suffocante mais, après vieillissement du produit, elle s’affine, et prend une note animale légèrement aminée, très persistante.

Ce sont également deux glandes internes du castor qui fournissent le castoréum, substance cireuse/huileuse, à l’odeur cuivrée, chaude et douce.

La civette, quant à elle, vient d’une poche en forme de croissant, située près de l’anus du chat-civette, petit quadrupède africain de la taille d’un renard, au pelage gris brun tacheté de noir et à la longue queue traînante. C’est une pâte molle, beige ou brune à l’odeur fécale répugnante. Mais, mélangée à d’autres matières odoriférantes, elle perd son caractère agressif et devient puissante, animale, sensuelle. À la différence du musc et du castoréum, elle peut être recueillie sans tuer l’animal producteur.

L’ambre, enfin, est une concrétion pathologique qui se forme dans les intestins du cachalot. Expulsée par les voies naturelles, elle flotte sur la mer, brossée par les vagues, chauffée par le soleil. Son odeur, d’abord nauséabonde, se transforme après séchage en une senteur où se mêlent notes de tabac, de thé, d’encens, de bois et d’océan.

La parfumerie égyptienne a ignoré ces diverses matières. On n’en trouve pas de trace irréfutable dans les compositions grecques et romaines. Si le castoréum y est mentionné, c’est dans des recettes à usage strictement médical. Virgile le qualifie d’ailleurs de fétide et Plutarque considère qu’il doit être laissé aux médecins et aux débauchés qui s’en servent comme aphrodisiaque. On a supposé que le pardalium était un parfum à la civette, mais Pline ne l’évoque que pour signaler la perte de sa formule. Ce n’est que vers la fin du ivsiècle qu’un passage de saint Jérôme semble impliquer une utilisation cosmétique du musc.