LA THESE DES « ORIGINES » : LE SANG & L’ENCENS
THESE d’Annick Le Guérer : « Le sang et l’encens, essai anthropologique sur l’odeur et l’odorat »
Soutenue en juillet 1988 à la Sorbonne, salle Liard, sous la direction de Louis-Vincent THOMAS. Membres du jury : Alain CORBIN, Georges VIGARELLO, François DAGOGNET.
Si pour évaluer la place faite à l’odorat et aux odeurs dans les sociétés occidentales contemporaines, on interroge œnologues, parfumeurs, historiens ou sociologues, on est en présence d’analyses très diverses mais qui convergent toutes vers la représentation d’un passe olfactif en complète rupture avec notre société très largement « désodorisée ». S’assurer du bien-fondé de cette vision conduit à rechercher quel fut le statut accorde en Europe à l’odorat et a l’odeur par la pensée spéculative et de quels pouvoirs, les odeurs, bonnes ou mauvaises, furent investies dans les pratiques et l’imaginaire social. LIRE LA SUITE
If oenologists, perfumers, historians, or sociologists are questioned concerning the place allotted to the sense of smell and to odors in contemporary western society, this analyses, while quite different, converge in one respect : all of them give testimony to a break between the olfactory dimension of the past and our generally »deodorized » society. The realization of the solid foundations of this conclusion leads to investigation of the role in Europe accorded by speculative thought to the sense of smell and to odor, and of the powers attributed to good or bad odors, in social practices and by the social imagination. READ MORE

LIVRES & REVUES DE PRESSE FRANCAISE ET INTERNATIONALE

LES AUTRES LIVRES, CATALOGUES D’EXPOSITIONS & OUVRAGES COLLECTIFS



















ARTICLES & CONTRIBUTIONS SCIENTIFIQUES DANS DES REVUES OU OUVRAGES COLLECTIFS

Personnalités avec lesquelles Annick Le Guérer a eu ou a des liens intellectuels et de travail : VOIR LES ANTHROPOLOGUES, PHILOSOPHES, HISTORIENS, NEUROPHYSIOLOGISTES, etc…

Articles : « Odorat », « Odeur », « Parfum », par Annick Le Guérer in Dictionnaire Le Robert culturel.

Juin 2015 : « La reconnaissance artistique du Parfum » in « L’art olfactif contemporain » – Editions Classiques Garnier. Le parfum bien que considéré par beaucoup comme une oeuvre d’art ne bénéficie pas encore d’une reconnaissance artistique officielle. La Cour de Cassation, en 2008, lui a encore refusé cette consécration, considérant qu’il procède d’un savoir-faire et non d’une démarche artistique. Cette réticence à prendre en compte les formes olfactives a des racines très profondes qui plongent dans le statut philosophique de l’odorat. Mais depuis quelques années les choses bougent et le parfum fait son entrée non seulement au Ministère de la Culture mais dans tous les arts.
La reconnaissance artistique du parfum est le résultat d’un processus historique de longue haleine. L’objectif de l’article est d’en analyser les étapes en montrant comment la composition de parfum conquiert ses lettres de noblesse, en se séparant de la pharmacie, puis en résistant à l’industrie pour devenir une création à part entière, favorisée par l’avènement de la chimie.
Série: Études de philosophie, n° 2; Pages: 39 à 53; Année d’édition: 2015 Collection: Rencontres, n° 120

L’ODORAT, SENS DU FUTUR?, débat avec Annick Le Guérer et Roland Salesse
Universcience.tv est la webTV scientifique hebdo de la Cité des sciences et du Palais de la découverte (réunis dans un nouvel établissement, Universcience, depuis janvier 2010). Série La Nuit du Vivant : voyage au coeur de la pourriture ET présentation de la série (dossier presse).
31 octobre 2012 – VOIR LA VIDEO « L’Odorat, sens du futur » Avec Roland Salesse, neurobiologiste au laboratoire « Neurobiologie de l’olfaction et de la prise alimentaire » (Inra) et Annick Le Guérer, philosophe et anthropologue, spécialiste de l’odorat et des parfums.

L’odorat et la communication in Corps sensibles. Usages et langages des sens PUN-Editions universitaires de Lorraine, 2013. Le langage familier rend compte des aversions et répulsions en termes olfactifs. Ne dit-on pas : « avoir quelqu’un dans le nez », « ne pas pouvoir sentir », « blairer », « piffer » quelqu’un ; d’une personne dont la vanité irrite : qu’elle est « puante » ? Sentir l’atmosphère de quelqu’un est la perception la plus intime que nous puissions avoir d’autrui. L’odorat joue un rôle essentiel dans la communication.
Cet ouvrage collectif illustre l’étendue des perspectives ouvertes par l’analyse attentive des usages et des langages des sens. L’objectif est expérimental et s’attache à montrer comment les sens et leur questionnement dans des lieux, époques et perspectives multiples donnent naissance à un foisonnement d’interrogations. Voir le sommaire


Un remède odorant macabre : la momie par Annick Le Guérer in « A vue de Nez » pages p. 127-142. CNRS Editions
Parmi les produits insolites qui jalonnent l’histoire de la parfumerie / pharmacie, figure une composition particulièrement étonnante, dont l’usage s’est étendu du Moyen-Age à la fin du XVIII° siècle : la Momie
Comme son nom l’indique, la Momie, est une préparation macabre fabriquée, à l’origine, à partir de momies égyptiennes remplies de substances aromatiques et enveloppées de bandelettes enduites de résines odorantes.
Le produit réputé capable de guérir une grande variété de maux et même de lutter contre la peste connaît une vogue telle que la véritable momie se fait rare et est remplacée par des fabrications douteuses, réalisées à partir de cadavres récupérés notamment aux gibets. Catherine de Médicis va même envoyer son aumônier en Égypte, en 1549, pour qu’il lui rapporte le précieux et authentique remède ! L’offre ne pouvant répondre à la demande, de nouvelles recettes concoctées par des médecins apparaissent. Celle du grand Paracelse, célèbre médecin suisse du XVIe siècle, consiste à distiller des morceaux de chair humaine, provenant d’un “ cadavre bien sain“ avec du musc et de la thériaque. Il faudra attendre la seconde moitié du XVIIIe siècle pour que cette préparation marque un recul. La momie ne s’efface que très difficilement d’un univers profondément marqué par l’interpénétration du balsamique et du charnel.

Le parfum, Porteur de Rêve et Miroir de la Société par Annick Le Guérer – Financière de la Cité
Avec plus de 1200 lancements chaque année, le parfum ne peut certes prétendre à la rareté. A priori, la pléthore signale davantage la banalisation que l’excellence.
Et pourtant, force est de constater que ce produit conserve un étrange pouvoir de fascination. Que son choix résulte d’un coup de coeur ou soit l’aboutissement d’une mûre réflexion après de multiples essais, il reste pour beaucoup d’acheteurs la touche ultime par laquelle ils expriment leur goût et révèlent, silencieusement mais avec une expressivité très forte, quelque chose de leur sensibilité, de leur personnalité la plus intime.
L’association dans la période moderne du parfum à la haute couture n’est sans doute pas étrangère au prestige dont il est encore paré. Mais, à vrai dire, ce statut d’objet précieux est plurimillénaire. Il suffit pour s’en convaincre d’évoquer la tradition des trois rois mages apportant des présents à l’enfant Jésus. Sur le même plan que l’or, figurent deux résines odorantes essentielles dans la parfumerie de l’époque : l’encens et la myrrhe.
En réalité, l’aura exceptionnelle du parfum a ses racines tant dans les récits légendaires qui entourent l’origine des matières premières utilisées que dans l’histoire de leur conquête. Celle-ci est restée longtemps, en effet, plus proche de la quête mythique de la Toison d’Or que d’une entreprise à caractère commercial.

La réhabilitation de l’odoratin Odorat et goût Quae, 2012. page 11. L’ODORAT EST AUJOURD’HUI D’ACTUALITÉ mais il est resté longtemps énigmatique et a même été considéré comme le parent pauvre des sens. Depuis une quinzaine d’années, les travaux des historiens, des anthropologues, des scientifiques focalisent l’attention sur ce sens qui est aujourd’hui beaucoup mieux connu. En 2004, deux chercheurs américains, Linda Buck et Richard Axel, ont même reçu le prix Nobel de physiologie et de médecine pour leurs travaux sur les subtils mécanismes qui gouvernent l’odorat. Loin d’être un sens négligeable, l’odorat a, en effet, des fonctions importantes. EXTRAIT A FEUILLETER
Introduction : Roland Salesse, Rémi Gervais
PARTIE I. ASPECTS SOCIOHISTORIQUES
1. La réhabilitation de l’odorat. Le pouvoir des odeurs par Annick Le Guérer

L’odorat, du discrédit à la réhabilitation – L’Emoi de l’Histoire, mai 2012 – L’émoi de l’histoire est un bulletin de Association historique des élèves du lycée Henry-IV (2012-). L’odorat et les odeurs focalisent aujourd’hui l’attention mais pendant des siècles, l’odorat a largement été méprisé et considéré comme le parent pauvre des sens. À de rares exceptions près, philosophes et psychanalystes l’ont cantonné dans un statut subalterne. C’est seulement dans la période récente qu’il est en passe d’accéder à une véritable reconnaissance et que les odeurs commencent à entrer dans les expositions, les hôpitaux, les prisons, les écoles.

Sens et odeurs : Le Journal des psychologues 2011/2 (n° 285)
Dossier du mois : Sens et odeurs. Articles : Les sens et les odeurs – Les modalités sensorielles : science et sens commun – Les systèmes de la cavité nasale : sens manipulables et manipulateurs – Le sens du sens. Esquisse d’une épistémologie des odeurs – L’odeur : une image comme une autre ? – La médiation sensorielle dans les petits groupes de personnes âgées.
- Pourquoi le sens commun nous attribue-t-il cinq sens alors que les sensations liées à chacun d’entre eux sont très variées ? Ce que nous percevons de nos sens diffère des caractéristiques physiques des stimuli qui nous entourent : nos gènes, nos expériences passées, notre état attentionnel actuel, modulent nos perceptions. Aussi, plusieurs points de vue sont convoqués ici pour envisager les énigmes posées par l’audition et l’olfaction.
- Les neuropsychologues soulignent l’existence de voies de traitement différentes pour une même modalité sensorielle. L’olfaction informe sur l’intensité et la qualité des molécules odorantes par deux voies. Concernant le goût, la gustation comme le toucher, la vue et même l’audition jouent un rôle dans la perception des aliments.
- La phénoménologie a réintroduit l’intentionnalité de la conscience perceptive : pour comprendre ce que veut dire « sentir », il faut revenir à l’expérience vécue.
- L’apport de l’anthropologie souligne le rôle d’influences culturelles sur les systèmes de classification des odeurs. Il existe des odeurs spécifiques pour chaque culture et des odeurs universelles.
- Comme les facteurs culturels, l’âge constitue un élément de modification des perceptions sensorielles. Les seuils de détection olfactifs seraient multipliés par dix avec l’âge. Les sujets âgés en ont souvent conscience. Ces modifications sont amplifiées par certaines pathologies et traitements médicamenteux pouvant aller jusqu’à une anosmie ou une agueusie.
- Les odeurs sont aussi liées à des réponses émotionnelles et restent une porte ouverte sur la réminiscence des souvenirs. Les contextes olfactifs infantiles s’avèrent particulièrement résistants à l’oubli. Chez les plus de soixante-cinq ans, des expériences ont confirmé que le rappel de souvenirs est facilité par la présentation d’odeurs plus que par celle de mots. Ces éléments peuvent suggérer de nouvelles modalités de prise en charge.
- Cette complexité conduit les chercheurs à modéliser les traitements sensoriels selon le modèle théorique d’« assemblée de neurones » (Donald Hebb, 1949). Ce modèle présuppose que la perception émergerait sans nécessiter la présence d’un système de contrôle strict et permettrait de rendre compte de son caractère d’unicité.
- Notre perception du monde est limitée, mais le contexte associé, qu’il soit présent, passé ou futur, facilite son interprétation.
Sommaire dossier : Sens et odeurs
- Les sens et les odeurs.
- Les modalités sensorielles : science et sens commun.
- Les systèmes de la cavité nasale : sens manipulables et manipulateurs.
- Le sens du sens. Esquisse d’une épistémologie des odeurs.
- L’odeur : une image comme une autre ?
- La médiation sensorielle dans les petits groupes de personnes âgées.
- Bibliographie.

Le parfum des temples égyptiens aux temples de la consommation par Annick Le Guérer In « Mode de recherche » – une revue du centre de recherche de l’Institut français de la Mode – n°11, janvier 2009
Le parfum a été conçu comme la « sueur des dieux », le « sang du Christ » et il était doté de très grands pouvoirs : sacrés, préventifs, curatifs, magiques, séducteurs. Il a joué dans la vie des humains un rôle protecteur essentiel qui hante encore notre imaginaire.
Au fil du temps, il s’est coupé de ses fonctions religieuses et curatives. Son industrialisation intensive, sa composition essentiellement chimique, les lancements internationaux, l’abaissement des coûts de production, ont considérablement fait évoluer son image. Désincarné, il est devenu un produit abstrait et un objet marketing.
Pendant des siècles, le parfum a été conçu comme un produit sacré, magique et doté de pouvoirs extraordinaires. Il y a une légende, rapportée par le poète latin Ovide, au premier siècle de notre ère, qui est typique de cette conception. Pour sauver de la mort le roi Eson, la magicienne Médée prépare un parfum à l’odeur très puissante. Puis, elle se saisit d’une épée, ouvre la gorge du vieillard et remplace son sang anémié par le parfum qu’elle a pré- paré. Aussitôt la barbe et les cheveux blancs du mourant redeviennent noirs, le corps retrouve sa vigueur, les rides du visage disparaissent. Eson, stupéfait, est à nouveau un jeune homme. LIRE L’INTERVENTION COMPLETE


Odeurs, le parfum et la chair in Terrain 47, septembre 2006. De l’Antiquité jusqu’à l’orée du xixe siècle, le parfum reste profondément marqué par ses relations étroites avec la chair. Son histoire est celle d’une désincarnation qui a conduit à en faire un produit abstrait et un objet marketing. Cette désincarnation, au sens le plus propre du terme, touche le parfum lui-même lorsqu’il abandonne les produits animaux utilisés pour sa composition. Mais c’est aussi une désincarnation « fonctionnelle » dans la mesure où s’efface son rôle primordial dans la préservation du corps humain, celle du corps mort avec l’embaumement, celle du corps vivant avec la médecine aromathérapique. La production de parfums à partir de produits de synthèse n’est-elle pas alors affectée d’une perte de sens ?
The perfume and the flesh in Terrain 47, septembre 2006.
From Antiquity till about the 19th century, perfumes were closely related to flesh. Down through history, perfume has been turned into an abstract product and an object of marketing. This disincarnation, in the strict sense of the word, affects perfumes themselves that no longer contain animal ingredients. But it is also a “functional” disincarnation since perfume has lost its primordial role in preserving the human body (the dead through embalming and the living through aroma therapy). Might this not mean that the production of perfume from chemicals leads to a loss of meaning? LIRE L’INTEGRALITE

Le traitement olfactif de la peste in Epidémies et Sociétés Florence, ERGA – 2005.
Conçue pendant des siècles comme une mauvaise odeur, la peste a donné lieu jusqu’au XIX e siècle à de nombreux parfums censés la combattre. Parfums doux, « médiocres » et violents étaient distribués par des parfumeurs de peste. Pommes de senteurs, linges, gants parfumés, oiselets de chypre, faisaient également partie de l’arsenal thérapeutique. Sa prévention et son traitement olfactifs ont même donné lieu, lors de la peste de Moscou, en 1771, à des expériences sur des condamnés à mort. Ils étaient soumis à des parfums particulièrement violents qui les emportaient souvent avant même leur exécution.

L’Odorat. Un sens en devenir in Sentir. Pour une Anthropologie des odeurs, Paris, L’Harmattan, 2005. Il y a près de deux cents ans, Charles Fourier, philosophe et utopiste, connu surtout pour ses théories sociales et économiques prédisait pour l’odorat et les odeurs un avenir glorieux. Cet ardent défenseur du désir et de la passion s’étonne du peu d’importance accordée jusqu’alors à l’olfactif. Il rêve d’une nouvelle science : celle des « arômes » connus et inconnus dirigeant les animaux et les hommes. C’est dans sa chambre transformée en serre et encombrée de plantations odorantes qu’il imagine un système où le mécanisme aromal joue un rôle capital dans l’harmonie de l’univers. Au départ de tout ce qui existe, les planètes se reproduisent par jets d’arômes et chacune d’elle est entourée d’une sorte de coque aromale semblable à une bulle de savon.
Cette vision poétique ne lui valut que l’ironie et les sarcasmes de ses contemporains, mais elle trouve aujourd’hui une résonance étonnante. L’expérience appelée « Arôme », lancée par plusieurs laboratoires du C.N.R.S, utilisant un ballon stratosphérique du Centre national d’études spatiales, recoupe les conceptions visionnaires de Fourier. Des molécules aromatiques seraient l’une des composantes essentielles du milieu interstellaire où naissent constamment des étoiles. C’est aussi de ce gaz interstellaire que proviendraient presque directement les atomes qui constituent la Terre et les autres planètes. Longtemps considérées comme des spéculations stériles, les intuitions du philosophe utopiste anticipaient largement les explorations des astrophysiciens contemporains. Sans prétendre à la puissance visionnaire de Fourier, on peut raisonnablement envisager aujourd’hui pour l’olfactif un avenir plein de promesses. Et pourtant l’odorat revient de loin…

L’Odorat, un sixième sens ? in A fleur de peau, Paris, Belin, 2003. Mais c’est précisément parce que notre odorat est proche du flair animal qu’il est particulièrement intéressant. Cela le rend apte à la saisie de données extrêmement fines, prérationnelles, celles de l’indicible qui se dégage d’un être, d’une chose, d’un lieu, d’une situation. Ce sens, pauvre en vocabulaire propre, établit un rapport fusionnel avec le monde et livre non seulement les substances mais aussi les ambiances, les climats, les vécus existentiels. Pour Nietzsche, par exemple, le « flair » est un véritable instrument d’investigation psychologique et morale. Ses liens avec l’instinct en font l’arme du psychologue qui se guide de façon intuitive et dont l’art ne consiste pas à raisonner mais à subodorer.
L’importance de ce « flair » prélinguistique n’a pas échappé à certains psychiatres et psychanalystes. Le cas de malades qui répandent, lorsqu’ils sont dans un état de fureur refoulée, des odeurs très désagréables à la manière de certains animaux, sur la défensive, leur a montré toute l’importance sémiotique des odeurs. Elles peuvent évoquer, à la place des mots, des sentiments soustraits à la communication sociale. Au-delà de sa fonction première, l’odorat assume celle d’un « sixième sens » : celui de la connaissance intuitive dont rend compte le langage courant ( « avoir du nez », » bien sentir les choses »).

L’Odorat in Journal des psychologues 2002. L’odorat est donc un sens du contact qui joue un rôle fondamental dans la rencontre avec l’autre et de tout temps, d’ailleurs, l’odeur a été le support et le prétexte de multiples discriminations individuelles, sociales et raciales. Au-delà de sa fonction respiratoire, le nez est aussi un organe social qui opère des sélections et détermine des distances entre les individus, de façon immédiate et indiscrète. Qu’il s’agisse de répulsions ou d’attirances, ses décisions prises en dehors de l’influence de la conscience, de la morale et de l’esthétique, ont, de ce fait même, un caractère radical et irrévocable.

L’odorat, un sens très sexuel, in Magazine Senso n°4 2002
Bien avant la découverte des phéromones, les liens de l’odorat et de la sexualité ont été établis. En 1886, le docteur Auguste Galopin considère que l’union la plus pure entre un homme et une femme est celle engendrée par l’olfaction et sanctionnée par l’assimilation dans le cerveau de molécules produites par deux corps en sympathie. Quelques années plus tard, l’oto-rhino Wilhem Fliess affirme l’existence de rapports étroits et réciproques entre le nez et l’appareil génital. Et pour Freud, il y a concomitance du refoulement de l’odorat et de la répression de la sexualité. Tous ces précurseurs ont frayé la voie aux recherches modernes sur l’intervention de l’odorat dans la vie sexuelle.


A philosophical and psychoanalytical view in Olfaction, Taste, Cognition, Cambridge University Press september 2002. L’odorat a été très souvent dévalué par les philosophes et les psychanalystes. Sens animal, primitif, instinctuel, voluptueux, érotique, égoïste, impertinent, asocial, contraire à la liberté, nous imposant, bon gré mal gré, les sensations les plus pénibles, inapte à l’abstraction, incapable de donner naissance à un art et encore moins de penser : les raisons philosophiques de dénigrer l’odorat sont nombreuses. Pour Freud son refoulement est même nécessaire au développement de la civilisation. Mais depuis quelques décennies, ces positions sont en train de changer.

Un sens mal aimé in Cinq sens pour un corps, Revue du Palais de la Découverte, n°284, 2001.
Considéré par Platon et Aristote comme un sens moins noble que la vue et l’ouïe, l’odorat, dès l’Antiquité a été stigmatisé par la plus part des philosophes.Il faudra attendre Nietsche qui déclare, à l’encontre de ses pairs : « tout mon génie est dans mes narines » pour assister à sa revalorisation. Hier tabou car trop lié au corps et à la sexualité, l’odorat est aujourd’hui complètement réhabilité.

The psychoanalyst’s nose in Psychoanalytic Review New York, vol. 88/3 (2001). L’histoire de l’odorat dans la psychanalyse porte le sceau originaire du refoulement. Apparue à une époque où le souci d’hygiène et de désodorisation s’est accru et où les discours savants sur ce sens sont essentiellement dévalorisants, la thématique olfactive freudienne s’est développée dans le cadre d’une relation transférentielle avec Fliess où le nez souvent purulent, et le refoulement de doutes liés à certains vécus olfactifs jouent un grand rôle.

Trois histoires de nez aux origines de la psychanalyse in Les Odeurs du Monde. Écriture de la nuit, Paris, L’Harmattan, 1999. À l’origine de la psychanalyse, le nez joue un rôle fondamental. Celui de Freud, tout d’abord, qui nouait une relation très étroite avec l’oto-rhino-laryngologiste Wilhelm Fliess qui avait élaboré une théorie sur une névrose réflexe issue des voies nasales et qui intervenait chirurgicalement sur le nez de Freud. L’usage de la cocaïne focalisait encore l’attention des deux hommes pour cet appendice. Déjà omniprésent dans leurs échanges intellectuels et leurs préoccupations quotidiennes, l’intérêt pour le nez va se trouver de nouveau renforcé par une malencontreuse intervention chirurgicale sur celui d’Emma Eckstein dans lequel Wilhem Fliess oublia un demi-mètre de gaze iodée !

Les parfums à Versailles. Approche épistémologique in Odeurs et Parfums page 133, Paris, éd. C.T.H.S., 1999. éditions du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, Paris, 1999).
L’édition en ligne éditée par ![]()
Lorsqu’on évoque les parfums à Versailles, on pense tout de suite à une cour où l’art du paraître a été porté à son paroxysme. Dans ce contexte, l’usage extraordinaire qui est fait des parfums proprement dits, mais aussi des multiples accessoires odoriférants tels que les sachets, les gants, les éventails parfumés apparaît rationnel : en se diffusant, le parfum forme un halo autour de la personne qu’il prolonge et magnifie. Il étend l’être et la sphère sociale du courtisan.
Le souci d’un luxe qui reflète le rang de chaque individu et la nécessité de lutter contre une atmosphère empuantie constituent certes des explications logiques à l’usage intensif des parfums mais ils ne suffisent pas, à mon avis, à expliquer la prolifération inouïe des compositions odorantes. Sous Louis XV, l’imprégnation est si forte que la cour de France sera appelée en Europe « la cour parfumée ». En réalité une autre explication doit être apportée qui se conjugue avec les précédentes. Elle obéit à une logique moins apparente mais dont l’importance est à mon sens déterminante. C’est cette logique que je me propose de mettre en évidence, par une approche moins historique qu’épistémologique, en examinant les compositions aromatiques de cette époque et l’usage qui en est fait.

Le nez d’Emma. Histoire de l’odorat dans la psychanalyse » in Revue Internationale de Psychopathologie, P.U.F. juillet 96, n°22. L’histoire de l’odorat dans la psychanalyse porte le sceau originaire du refoulement. Apparue à une époque où le souci d’hygiène et de désodorisation s’est accru et où les discours savants sur ce sens sont essentiellement dévalorisants, la thématique olfactive freudienne s’est développée dans le cadre de cette relation transférentielle avec Fliess où le nez (souvent purulent) et le refoulement de doutes liés à certains vécus olfactifs jouent un grand rôle. La conception de Freud est aussi en accord avec une représentation de l’olfaction, courante en cette fin de siècle, héritée de Buffon et de Darwin mais aussi de Kant qui considérait ce sens « asocial » comme à la fois « le plus ingrat » et « le plus indispensable ».
On retrouve chez Freud la même ambivalence. L’olfaction est une faculté animale, archaïque, mais nécessaire à la conservation car elle plonge aux racines mêmes de la vie. Les liens étroits qu’elle entretient avec l’appétit, le désir et la sexualité tout entière la destinent à être refoulée car flairer assimile à la bête.
Ist der moderne Mensch geruchsbehindert ? Das Riechen. Gottingen, Steidl Verlag, 1995, p. 37-48.
« Die Gerüche und der Geruchssinn sind also danach zu beurteilen, welche Art von Freuden sie bereiten. Als positiv sind sie zu bewerten, wenn sie ästhetische Genüsse vermitteln, die nicht einem Bedürfnis oder einer Begierde entstammen und die durch ihre Reinheit und Wahrheit der Weisheit und Vernunft nahestehen. Dann rücken auch die Freuden der Nase gleich neben die des Auges und des Ohres. Als negativ aber wird der Geruch beurteilt, wenn seine Wahrnehmung zur Quelle fleischlicher Begierden wird, wenn er zu Wollust und Gefräßigkeit reizt und damit von Erkenntnis und Kontemplation abhält READ MORE.

Odeurs et Communication in Dictionnaire Critique de la Communication, Paris,P.U.F., 1994. Les liens privilégiés que l’odorat entretient avec la zone du cerveau impliquée dans la mémoire et l’émotion expliquent la puissance d’évocation formidable que possèdent les odeurs. Elles sont capables de façon très concrète de faire ressurgir des époques oubliées de notre passé ou de nous rappeler des êtres aimés.
Au-delà de sa fonction respiratoire, l’odorat est aussi un organe social qui opère des sélections et détermine des distances entre les individus, de façon immédiate et indiscrète. Qu’il s’agisse de répulsions ou d’attirances, ses décisions prises en dehors de l’influence de la conscience, de la morale et de l’esthétique, ont, de ce fait même, un caractère radical et irrévocable. Chez les humains, les odeurs réelles et imaginaires ont toujours servi à stigmatiser certaines catégories professionnelles ou sociales. Inversement, l’odeur peut jouer un rôle essentiel dans l’attrait entre les êtres.


Le déclin de l’olfactif, mythe ou réalité ? Les cinq sens, Anthropologie et Sociétés, Montréal, vol. 14, n°12, 1990. Sommes-nous devenus des infirmes olfactifs ? Les sociétés industrielles contemporaines auraient fait de l’odorat le » parent pauvre » des sens et relégué l’olfactif dans un rôle plus que modeste. Faut-il croire pour autant qu’elles ont connu autrefois un » âge d’or » olfactif dont ne subsisteraient aujourd’hui que de maigres vestiges ? Mesurer l’appauvrissement de l’odorat paraît difficile et aléatoire. On peut, en revanche, tenter d’évaluer l’importance comparée de l’odorat et des odeurs dans le passé et le présent de nos sociétés


Odeurs : L’essence d’un sens, in Revue Autrement septembre 1987, n°92 – 3 articles :
« Les philosophes ont-ils un nez ? « . La question, à mon sens, mérite d’être posée. Contrairement aux écrivains et aux poètes qui ont largement recouru à la puissance incantatoire des odeurs, la plupart des philosophes sont restés très réservés, à l’égard des effluves. Subjectivité, absence de vocabulaire spécifique, ont lourdement pesé sur la façon dont les philosophes ont appréhendé l’odorat et les odeurs, leur ont dénié ou reconnu valeur cognitive, esthétique et éthique. Certains philosophes, peu nombreux il est vrai, se sont cependant insurgés contre ce discrédit. Le mouvement de réhabilitation commence véritablement au XVIII e siècle.
« La panthère parfumée ». Selon les Grecs, la panthère se sert de son parfum pour attirer et saisir ses proies. La panthère symbolise aussi la belle courtisane, le même mot, « párdalis », servant à désigner le félin et l’hétaïre. C’est aux sortilèges aromatiques de celle-ci que renvoie la bonne odeur de la panthère qui devient, ainsi, le symbole de toutes les captures et de toutes les séductions.Le christianisme va s’emparer de cette croyance et, par une transformation hardie, en faire un élément de sa symbolique. La panthère parfumée devient l’image même du Christ.
« Du miasme au microbe ». Jusqu’à la diffusion des recherches pasteuriennes sur les micro-organismes, vers 1880, les mauvaises odeurs sont considérées en Europe comme agissant directement sur la santé et la vie. Les exhalaisons nauséabondes émanant des cloaques, charniers, fosses d’aisances et marécages, sont accusées de provoquer de nombreuses maladies mortelles. Cela vaut naturellement pour la peste. Une telle conception peut surprendre tant elle est éloignée de nos idées actuelles. Souvenons-nous toutefois que la découverte par Yersin ]du bacille pesteux et du rôle de la puce du rat dans sa propagation n’intervient qu’à l’extrême fin du XIXe siècle. Les travaux relatifs à l’épidémie abondent et ont apporté de multiples informations sur l’histoire des pestes et tous leurs aspects démographiques, économiques et sociologiques. Mais la relation de la peste avec l’odeur a été essentiellement évoquée à propos des méthodes utilisées pour combattre le fléau. Or, je l’ai constaté, elle est beaucoup plus profonde. La peste elle-même a été réellement conçue comme une odeur. Pendant des siècles, cette représentation a été au cœur des croyances populaires et des différentes théories médicales concernant l’étiologie et la propagation de la peste. La préservation et la cure par les odeurs n’en sont que la conséquence logique. Il en est de même pour toute une série de mesures de désodorisation complémentaires passant par un développement de l’hygiène publique et privée et certaines mises à l’écart sociales. Ainsi la peste m’est-elle apparue comme un révélateur privilégié des pouvoirs mortifères, prophylactiques et curatifs qui furent reconnus à l’odeur.

La propreté au temps de Louis XIV en collaboration avec Georges Vigarello in L’Histoire, l’hygiène des français n°78 mai 1985. Louis XIV ne se lavait pratiquement pas. La toilette, à cette époque, nécessite peu d’eau, mais des parfums en abondance. Et, surtout, du linge propre plusieurs fois par jour. Faut-il en conclure qu’au Grand Siècle les Français étaient sales ?
Qu’est-ce que la toilette royale au temps de Louis XIV ? Un rituel plus théâtral qu’hygiénique, avant tout l’occasion pour les hiérarchies de la cour de se donner en spectacle. A huit heures, la nourrice, le chirurgien et le médecin entrent les premiers.
Tous trois frottent le corps du roi pour effacer la sueur et changent sa chemise pour qu’il « ait ses aises ». Un valet lui verse sur les mains un flacon d’esprit de vin. A huit heures et quart, le grand chambellan ou le premier gentilhomme « de la chambre d’année » lui présente l’eau bénite. Le roi est habillé et peigné. Il est rasé un jour sur deux. Ni meuble ni objet de toilette devant lui, sinon un miroir tenu par un valet. Un peu plus tard, avant de se mettre à table, le roi s’assied sur sa chaise percée ‘. Rituel quotidien scrupuleusement observé à la même heure. Aucune présence de l’eau (à l’exception de l’eau bénite) dans ce lent scénario où les membres de la cour sont intervenus selon un ordre réglé par le degré d’intimité …


L’odeur de la peste in L’épidémie – Traverses, septembre 1984, n°32. Synonyme d’une fin effroyable, la peste a, de l’Antiquité jusqu’à la découverte du bacille pesteux par Yersin à la fin du XIX e siècle, été pensée en relation avec la putridité et les mauvaises odeurs. Ceci explique que l’aromathérapie soit durant cette longue période au cœur de la lutte contre le fléau. Feux odorants, pommes de senteurs, pilules aromatiques anti-pestilentielles ont été les armes dérisoires opposées à l’épidémie. C’est encore à des « parfumeurs de peste » que l’on confie la tâche de désinfecter les maisons, les animaux et les personnes au moyen de parfums « forts », « médiocres » ou « doux ». Traverses, une revue du Centre Georges Pompidou

La thérapie par les odeurs et les parfums « L’odorat aujourd’hui est un sens très à la mode et les odeurs entrent même dans les hôpitaux, dans les prisons. A la prison de Fresnes, une olfacto-thérapeute essaie de resocialiser les détenus en leur faisant sentir des odeurs qui ne pénètrent pas dans la prison : odeurs de mer, de sapin, de cassis, de feu de bois, …. Ce qui leur permet une sorte d’évasion. Elle leur ouvre des fenêtres sur le monde grâce aux odeurs. Les détenus, qui se plaignent de l’odeur carcérale, qui est très négative pour eux, s’échappent olfactivement par ces mouillettes parfumées qu’on leur fait sentir, se détendent et arrivent aussi à se reconstruire par ce biais olfactif. »








